Portrait

Robert Herbin, l'homme qui savait où se mettre

Avant d’être le « Sphinx », Robert Herbin fut l’un des meilleurs joueurs français de son époque. Défenseur, milieu, buteur, capitaine : Jean Snella avait compris très tôt que son talent ne tenait pas seulement à un poste. Herbin savait comprendre ce que le jeu demandait. Puis, à 33 ans, il s’est déplacé de quelques mètres. Du terrain jusqu’au banc. Quatre ans plus tard, Saint-Étienne jouait une finale de Coupe d’Europe et la France entière attendait de voir ce qui allait arriver.

Par Nicolas Urban · 11 septembre 2026 · 16 min

Robert Herbin
NL-HaNA, ANEFO / neg. stroken, 1945-1989

Glasgow, 12 mai 1976

Robert Herbin est assis sur le banc d’Hampden Park.

Il a 37 ans. Les cheveux roux. Le visage fermé.

Devant lui, Saint-Étienne s’apprête à jouer le match le plus important de son histoire. En face, le Bayern Munich. Sepp Maier dans le but. Franz Beckenbauer derrière. Gerd Müller devant.

Herbin connaît déjà certains de ces hommes. Il les a affrontés sept ans plus tôt. Mais ce soir, il ne peut plus toucher le ballon. Il peut seulement regarder.

Trois jours auparavant, il y avait encore beaucoup de raisons de s’inquiéter. Les souvenirs ont parfois fini par mélanger les noms et les blessures. Les archives de l’époque, elles, permettent de remettre de l’ordre : Gérard Farison et Christian Synaeghel sont annoncés forfaits, Dominique Bathenay est touché, Dominique Rocheteau souffre de la cuisse et pense sa finale compromise. Jean-Michel Larqué se tord la cheville.

Autour de l’équipe, tout s’emballe. La presse. Les supporters. Les voyages vers l’Écosse. Une France qui commence à attendre le match.

Herbin, lui, résume la situation beaucoup plus simplement.

« Inutile de trop s’interroger. »

Il faut travailler. Alors ils travaillent. Et maintenant ils sont là. Hampden Park, 12 mai 1976. Dans quelques heures, deux morceaux de métal deviendront parmi les plus célèbres de l’histoire du football français. Mais personne dans ce stade ne le sait encore. Pour l’instant, ce sont simplement des poteaux. Et Robert Herbin regarde. Il a fait cela toute sa vie.

Avant le Sphinx

C’est peut-être le premier malentendu autour de Robert Herbin. On se souvient tellement de l’entraîneur que le joueur finit par disparaître. Or Herbin n’a pas simplement été joueur professionnel avant de devenir entraîneur. Il a été un très grand joueur.

Lorsqu’il arrive à Saint-Étienne à la fin des années 1950, il est encore très jeune. Physiquement, il possède déjà beaucoup : de la puissance, de l’endurance, un excellent jeu aérien. Mais Jean Snella remarque autre chose.

Herbin commence derrière. En 1960, lorsque la Fédération française présente les joueurs retenus pour le premier Championnat d’Europe, elle le classe encore parmi les défenseurs. Snella le fait évoluer. Le football français commence à adopter le 4-2-4. Derrière les quatre attaquants, il faut des hommes capables de couvrir beaucoup de terrain, de récupérer, d’équilibrer, puis d’accompagner. Herbin devient l’un de ces « demis ».

Il a le coffre. Mais pas seulement. Il lit le jeu. Des années plus tard, Christian Sarramagna insistera précisément sur cette qualité : le sens tactique d’Herbin, son intelligence, sa capacité à s’adapter aux systèmes.

C’est là qu’apparaît quelque chose qui va traverser toute sa carrière. Robert Herbin n’est pas un joueur que l’on déplace parce qu’on ne sait pas où le mettre. On peut le déplacer parce qu’il comprend ce que chaque endroit exige de lui. Défendre. Couvrir. Récupérer. Accompagner. Et parfois finir.

En septembre 1965, cette dernière qualité prend des proportions assez invraisemblables.

Cinq

10 septembre 1965. Saint-Étienne joue à Cannes.

Herbin marque. Puis une deuxième fois. Une troisième. Une quatrième. Une cinquième.

Cinq buts. Saint-Étienne en inscrit huit. Trois jours plus tard, Le Monde revient sur la performance. Le journal parle de la très bonne condition physique d’Herbin et de sa réussite.

C’est important. Parce que cinquante ou soixante ans plus tard, il serait tentant de regarder les chiffres puis de fabriquer nous-mêmes l’explication qui nous arrange. Nous ne le ferons pas. Les archives établissent les buts. Elles ne racontent pas suffisamment chacun d’entre eux pour que l’on puisse aujourd’hui reconstruire toutes les courses d’Herbin.

Mais le quintuplé n’est pas un accident isolé dans une saison ordinaire. En 1965-1966, Robert Herbin inscrit 26 buts en championnat. Vingt-six. Pour un homme que l’histoire retiendra notamment comme demi défensif puis défenseur central, le chiffre oblige à revoir l’image.

Herbin possède une frappe. Il est fort de la tête. Cette saison-là, il évolue plus haut. Et lorsqu’on suit sa trajectoire, une impression apparaît. Un mot. Arriver. Savoir quand quitter sa position. Quand accompagner. Quand apparaître ailleurs.

Les 26 buts ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer que c’était le secret de son efficacité. Ce serait trop facile. Mais quelques années plus tard, contre le Bayern Munich, une action va au moins permettre de voir ce que les chiffres ne racontent pas.

Le Bayern était déjà là

Septembre 1969. Saint-Étienne se rend à Munich pour affronter le Bayern en Coupe d’Europe. Les Verts perdent 2-0. Le compte rendu du Monde est loin de raconter la naissance d’une future légende européenne. Il décrit au contraire une équipe stéphanoise trop prudente, dominée notamment dans le milieu du terrain. Il faut maintenant gagner par trois buts d’écart au retour.

Le 1er octobre, Geoffroy-Guichard accueille le Bayern. Beckenbauer est là. Müller aussi. Maier dans le but. Robert Herbin est capitaine. Ce soir-là, il joue au milieu avec José Broissart.

Le match commence. Corner. Première minute. Herbin monte. Le ballon arrive. Il le prend de la tête. Hervé Revelli termine l’action. 1-0.

C’est peu de choses dans quinze années de carrière. Quelques secondes. Mais elles nous intéressent. Parce que pour une fois, nous n’avons pas besoin de dire qu’Herbin « avait le sens du placement ». L’action existe. Un joueur de milieu quitte sa zone pour attaquer un ballon dans la surface. Il gagne son duel aérien. Son partenaire marque.

Le match continue. 63e minute. Hervé Revelli encore. 2-0. À cet instant, tout est revenu à égalité. Puis Salif Keïta marque à neuf minutes de la fin. 3-0. Saint-Étienne élimine le Bayern.

Sept ans avant Glasgow. Sept ans avant les poteaux. Sept ans avant que le nom du Bayern ne devienne inséparable de la mémoire stéphanoise. Herbin l’avait déjà battu. Sur le terrain.

Le problème avec « polyvalent »

On pourrait écrire qu’Herbin était polyvalent. Ce serait vrai. Et ce serait insuffisant. Parce que « polyvalent » raconte les endroits où il a joué. Pas ce qui lui permettait d’y jouer.

Défenseur. Demi. Milieu plus offensif. Puis à nouveau défenseur central. Même en équipe de France, son utilisation peut changer. Lors de la Coupe du monde 1966 contre l’Angleterre, Herbin se blesse très tôt. Il revient diminué et Henri Guérin le place plus haut, dans un rôle de fixation en pointe. Une tête d’Herbin donne même momentanément de l’espoir aux Français.

Encore un endroit différent. Encore une fonction différente. Ce n’est pas la preuve qu’Herbin pouvait tout faire. Personne ne peut tout faire. C’est plus intéressant que cela. Il comprenait les fonctions.

Un défenseur doit anticiper. Un milieu doit équilibrer. Celui qui avance doit savoir qui le couvre. Celui qui couvre doit comprendre pourquoi l’autre est parti. Herbin apprend le football en le vivant depuis plusieurs endroits.

Puis Albert Batteux le fait redescendre. Il forme notamment une charnière avec Bernard Bosquier. Il devient capitaine. Il voit le terrain autrement. Année après année, Robert Herbin accumule quelque chose qui ne figure dans aucune feuille de statistiques. Des points de vue.

Et en 1972, Saint-Étienne lui propose le seul point de vue qu’il n’a pas encore essayé.

Quelques mètres

Robert Herbin a 33 ans. Il peut encore jouer. Mais le club lui propose de succéder à Albert Batteux.

Herbin va voir Jean Snella. Celui qui, des années plus tôt, avait compris qu’il pouvait être autre chose qu’un défenseur. Herbin lui dit :

« Je suis un débutant. »

La réponse de Snella tient en quelques mots :

« Fais comme tu l’entends. »

Alors Herbin fait comme il l’entend. Le déplacement est minuscule. Quelques mètres. Du terrain jusqu’au banc. Mais c’est probablement le plus important changement de position de toute sa carrière.

Pendant quinze ans, Robert Herbin a dû comprendre où lui devait se mettre. Désormais, il doit comprendre où mettre les autres. Et surtout leur apprendre à le comprendre eux-mêmes.

Faire ses gammes

Il y a de la musique chez Robert Herbin. Son père était musicien. Un perfectionniste. Herbin se souvenait de lui faisant ses gammes chaque matin. Encore. Encore. Encore.

Cette image lui est restée. Parce que pour Herbin, le football fonctionne en partie de la même manière. Un geste technique ne devient réellement disponible qu’après avoir été répété. Un contrôle. Une passe. Une frappe. Encore. Jusqu’au moment où, sous pression, fatigué, au milieu d’un match, le corps est encore capable de le reproduire.

Lorsqu’il devient entraîneur, Herbin insiste aussi sur le physique. Il estime qu’une équipe qui veut franchir un cap doit pouvoir tenir quatre-vingt-dix minutes. Pas survivre quatre-vingt-dix minutes. Jouer pendant quatre-vingt-dix minutes.

C’est moins spectaculaire qu’un discours dans un vestiaire. Mais Herbin n’est justement pas un homme de spectacle. Le travail athlétique augmente. L’exigence technique aussi. Le club se structure autour des joueurs.

Et quelque chose d’autre apparaît. Herbin ne veut pas seulement des joueurs obéissants. Il veut qu’ils comprennent. Une scène racontée bien plus tard par Christian Lopez le montre mieux que n’importe quel traité de management.

Bordeaux

24 février 1974. Saint-Étienne joue à Bordeaux.

Christian Lopez racontera des décennies plus tard le souvenir qu’il garde de la préparation de ce match. Herbin présente l’adversaire. Puis il se lève. Il annonce aux joueurs qu’il les laisse s’organiser. Et il quitte la pièce.

C’est tout. Les joueurs restent entre eux. D’abord quelques plaisanteries. Puis il faut bien parler football. Les cadres prennent la parole. Qui prend qui ? Comment joue-t-on ? Comment s’organise-t-on ?

Herbin n’est plus dans la pièce. Mais son équipe, elle, travaille.

Le résultat est documenté. Bordeaux 0. Saint-Étienne 5.

Il faut résister à la tentation de transformer une anecdote racontée près d’un demi-siècle plus tard en scène fondatrice dont nous connaîtrions chaque mot. Nous ne les connaissons pas. Mais le souvenir de Lopez correspond à quelque chose que d’autres joueurs raconteront également d’Herbin. Un cadre. De l’exigence. Et de la responsabilité.

Lopez décrit le Saint-Étienne d’Herbin en 4-3-3. Les joueurs disposent de liberté. À une condition : qu’elle serve l’équipe. Ce n’est pas : faites ce que vous voulez. C’est plutôt : vous savez ce que nous essayons de faire. À vous maintenant de le faire ensemble.

« Le Sphinx »

Il faut parler du surnom. Parce qu’il est devenu presque impossible de prononcer Robert Herbin sans que le mot arrive derrière. Le Sphinx. Visage fermé. Peu de gestes. Peu d’émotions visibles.

Herbin donne aux journalistes une matière assez pauvre pour fabriquer un personnage extraordinairement riche. Il peut répondre :

« C’est vous qui le dites… »

Et s’arrêter là. Mais le surnom a probablement fini par simplifier l’homme. Car Robert Herbin n’était pas nécessairement silencieux là où cela comptait. Il dira lui-même :

« Je parlais beaucoup aux joueurs. »

Ivan Curkovic racontera un entraîneur calme, capable d’exposer sa tactique sans hausser la voix, très exigeant, mais qui donnait des responsabilités. Curkovic devient d’ailleurs l’un de ses relais sur le terrain. Jean-Michel Larqué aussi.

Herbin ne supprime pas les personnalités. Il essaye de les faire fonctionner ensemble. Cela ne signifie pas qu’il aime tout. Johnny Rep, par exemple, peut l’exaspérer. Le public voit le spectaculaire. Herbin peut voir tout ce que le joueur n’a pas fait pour l’équipe. Là encore, le personnage se fissure un peu. Et c’est mieux ainsi.

Deux cigarettes

Christian Lopez gardait aussi un autre souvenir d’Herbin joueur. Après certains matchs, disait-il, Herbin restait dans son coin. Il s’asseyait. Fumait ses deux cigarettes. Puis partait prendre sa douche.

Voilà. Pas de Sphinx. Pas encore de légende. Un joueur assis dans un vestiaire enfumé. Deux cigarettes. Puis la douche.

Ce détail ne prouve rien. C’est précisément pour cela qu’il est précieux. Il ne nous explique pas Robert Herbin. Il nous permet simplement, pendant quelques secondes, de le voir.

Kiev

17 mars 1976. Cette fois, le problème posé à Herbin est immense.

Le Dynamo Kiev de Valeri Lobanovski n’est pas seulement une excellente équipe. C’est une équipe travaillée. Des courses répétées. Des circuits. Des automatismes. Et Oleg Blokhine, Ballon d’Or, capable de faire exploser tout cela dans l’espace. Saint-Étienne a perdu 2-0 à l’aller.

Herbin et Ivan Curkovic ont étudié Kiev. Ce qu’ils identifient ressemble à une machine. Pour la dérégler, leur réponse n’est pas d’attendre. Il faut l’empêcher de respirer. Ne pas laisser de répit. Harceler. Rester concentré. Et lorsque Saint-Étienne possède le ballon, jouer libéré.

Voilà le plan. Puis Geoffroy-Guichard se remplit. 37 737 spectateurs. Le match commence. Et pendant une heure, le plan ne produit aucun but. 0-0. Le temps passe. Il faut toujours en marquer deux simplement pour revenir à hauteur.

65e minute. Hervé Revelli. 1-0. Le stade change. Huit minutes plus tard, coup franc. Jean-Michel Larqué. 2-0. Le match que Kiev pensait contrôler n’existe plus.

Prolongation. Et là, une vieille obsession d’Herbin revient. Tenir. Encore courir. Encore jouer. Après cent minutes. Après cent dix. 113e. Dominique Rocheteau. 3-0. Saint-Étienne élimine le Dynamo Kiev.

On peut raconter cette soirée comme un miracle. Elle en a le goût. Mais pour Herbin, elle est aussi du football. Un adversaire étudié. Une réponse préparée. Des joueurs capables de continuer. Et une équipe suffisamment autonome pour appliquer tout cela lorsque le bruit devient assourdissant.

Ce soir-là, quelque chose change. Saint-Étienne n’est plus seulement un club qui réussit en Europe. Les Français commencent à attendre la suite.

Trois jours avant Glasgow

La suite arrive très vite. Et elle est beaucoup moins propre que la légende.

Mai 1976. Saint-Étienne doit jouer le Bayern Munich en finale de la Coupe des clubs champions. Mais l’équipe arrive abîmée. Gérard Farison est forfait. Christian Synaeghel également. Dominique Bathenay est touché. Dominique Rocheteau souffre de la cuisse et pense un moment ne pas pouvoir jouer. Puis Jean-Michel Larqué se tord la cheville.

Pendant ce temps, la France parle des Verts. Les demandes de billets. Les avions. Les supporters. Les journalistes. Tout le monde veut Glasgow.

Herbin n’a pas besoin d’ajouter du bruit au bruit.

« Inutile de trop s’interroger. »

Travail. Encore. C’est peut-être la réponse la plus Herbin possible.

Glasgow, 12 mai 1976 — le match

Nous sommes revenus au même endroit. Robert Herbin est toujours assis sur le banc. Mais maintenant, on sait un peu mieux qui on regarde.

L’ancien défenseur. Le demi de Snella. Le joueur aux cinq buts à Cannes. Celui qui en a marqué vingt-six en une saison. Le capitaine qui a déjà éliminé le Bayern. L’élève de Snella et de Batteux. Le fils d’un musicien. L’homme des gammes. L’entraîneur qui peut sortir d’une pièce pour obliger ses joueurs à réfléchir sans lui. Celui qui vient de trouver une manière de dérégler Kiev.

Maintenant seulement, la finale peut commencer.

Saint-Étienne joue. Et contrairement à ce que le résultat racontera seul, Saint-Étienne n’est pas écrasé par le Bayern. Les Verts prennent des initiatives. Poussent. Attaquent.

Puis Dominique Bathenay frappe. Le ballon heurte la barre. Il ressort. Pas but.

Plus tard, Jacques Santini place une tête. Le ballon frappe encore le montant. Il ressort. Pas but.

Aujourd’hui, il est presque impossible de regarder ces images sans penser : les poteaux carrés. Mais le 12 mai 1976, personne ne parle encore de légende. Deux occasions viennent simplement de ne pas entrer.

La seconde période commence. Le Bayern obtient un coup franc. Le mur stéphanois n’a pas terminé de se replacer lorsque les Allemands jouent. Franz Roth frappe. But. Bayern 1. Saint-Étienne 0.

Herbin regarde. Rocheteau finit par entrer malgré sa blessure. Saint-Étienne essaye encore. Mais cette fois, il n’y aura pas de Kiev. Pas de troisième but à la 113e. Pas de renversement. Coup de sifflet. Le Bayern Munich est champion d’Europe. Saint-Étienne a perdu. C’est aussi simple que cela.

Deux poteaux

La mémoire, elle, n’aime pas toujours les choses simples. Avec les années, Glasgow va progressivement devenir l’histoire de deux poteaux. Carrés. Si seulement ils avaient été ronds. Si le ballon était rentré. Si. Si. Si.

C’est une histoire formidable parce qu’elle donne une forme physique au regret. On peut montrer le poteau. Le toucher. Le remplacer. Imaginer une autre trajectoire.

Mais les archives publiées immédiatement après la finale racontent quelque chose d’un peu différent. Le compte rendu du Monde insiste sur la force collective de Saint-Étienne, ses initiatives, sa capacité à imposer par moments son jeu malgré les absences. Les montants sont là. Évidemment. Mais ils n’ont pas encore avalé tout le match.

Et c’est peut-être ainsi qu’il faut regarder Glasgow. Les poteaux expliquent une partie de la défaite. Ils n’expliquent pas pourquoi tant de gens avaient commencé à aimer cette équipe. Pour cela, il faut revenir à tout ce qui précède. Bayern 1969. Les titres. Les jeunes. Les matchs retour. Les courses. Le travail. Kiev. L’attente. Et cette impression, chaque fois que Saint-Étienne revenait à Geoffroy-Guichard, que quelque chose pouvait encore arriver.

« C’était comme si Roth n’avait pas marqué… »

Le plus étrange commence peut-être après le match. Le 14 mai 1976, Le Monde publie un article avec un titre étonnant : « C’était comme si Roth n’avait pas marqué… »

La transformation est déjà en cours. Sur le terrain, Roth a marqué. Le Bayern a gagné. Il n’y a aucune ambiguïté. Mais autour de Saint-Étienne, le résultat ne suffit déjà plus à raconter ce qui vient de se passer.

Le lendemain de la finale, les joueurs reviennent en France. Paris. Les Champs-Élysées. Une foule immense les attend. Ils viennent de perdre. Et on les célèbre.

Des années plus tard, Dominique Rocheteau dira que les joueurs étaient presque gênés. C’est compréhensible. Ils savent ce qu’ils n’ont pas ramené. La Coupe. Les gens, eux, semblent célébrer autre chose. Une équipe. Des soirées. Une aventure. Une attente collective.

La France n’est pas en train de prétendre que Saint-Étienne a gagné. Elle dit peut-être simplement que le résultat n’épuise pas toujours le souvenir d’un match. Et là se trouve une question plus intéressante que celle des poteaux : qu’est-ce qu’une équipe doit avoir donné pour qu’un pays décide de célébrer ceux qui viennent de perdre ?

« C’est vous qui le dites »

Robert Herbin aurait probablement détesté une partie des grandes phrases écrites sur Robert Herbin. C’est peut-être la meilleure raison pour ne pas en ajouter.

Il continuera d’entraîner. De gagner. Il connaîtra aussi les tensions, les départs, les désaccords. En 1983, son histoire avec Saint-Étienne se brise dans une atmosphère qui n’a plus grand-chose de romantique. Vingt-cinq années de vie verte ne se terminent pas sur un ralenti de Glasgow. Elles se terminent mal. C’est aussi Robert Herbin.

Et c’est précisément à cette période qu’appartient peut-être cette étrange double page retrouvée aujourd’hui. Un Herbin photographié de profil. Les mains jointes. Un titre : « LE “SPHINX” S’ANIME ET PARLE ». Et ces mots énormes : « OUI, J’AI SOUFFERT ! »

Nous ne savons pas encore suffisamment de choses sur ce document pour l’utiliser comme source. La publication exacte reste à authentifier. La date. Le numéro. Le contexte complet de la phrase. Alors il reste hors du récit factuel. Pour l’instant.

C’est une frustration. Mais c’est aussi une règle. Une belle archive ne devient pas vraie parce qu’elle raconte exactement l’histoire que nous aimerions raconter.

Le bon endroit

Il reste alors Robert Herbin. Pas le Sphinx. Pas les poteaux. Pas la statue. Le joueur.

Il a commencé derrière. Jean Snella l’a déplacé au milieu. Il a récupéré. Couru. Marqué. Beaucoup. Batteux l’a fait redescendre. Il est devenu capitaine. Puis, à 33 ans, il a encore changé de place. Quelques mètres. Du terrain au banc. Tout ce qu’il avait accumulé comme joueur pouvait alors servir aux autres.

Le placement. La répétition. L’effort. La compréhension des rôles. La responsabilité. Et peut-être est-ce cela qui relie le mieux le joueur de Cannes, le capitaine face au Bayern, l’entraîneur de Kiev et l’homme assis à Glasgow.

Pas une formule magique. Pas une révolution tactique que nous aurions découverte cinquante ans après. Une manière de regarder le football. Comprendre ce qu’une situation demande. Puis essayer d’être au bon endroit lorsqu’elle arrive.

Robert Herbin avait passé une grande partie de sa vie à chercher cet endroit. À 33 ans, il en avait trouvé un nouveau. À quelques mètres du terrain.

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