Je suis resté dans la voiture.
Le match n'était pas terminé.
Il devait rester cinq minutes. Peut-être dix. Je ne sais plus.
Je me souviens simplement que je n'avais aucune envie de couper la radio.
Je ne voyais rien.
Pas le terrain. Pas les joueurs. Pas le ballon.
Il fallait tout imaginer.
Et puis la voix du commentateur changeait.
Un peu plus vite. Un peu plus fort.
On comprenait qu'il se passait quelque chose avant même de savoir quoi.
Alors on attendait.
Parfois pour rien.
Mais on attendait.
Vingt-cinq ans plus tard, j'ai tout.
Une grande télévision. Un téléphone. Les applications. Les compositions avant le match. Les statistiques pendant. Les ralentis. Les buts disponibles presque immédiatement. Les réactions avant même que la rencontre soit terminée.
Et du football.
Partout.
Tout le temps.
Il y a quelques semaines, je me suis retrouvé un soir avec du temps devant moi. Plusieurs matchs étaient disponibles.
J'ai regardé les affiches.
J'ai hésité.
Puis je n'en ai regardé aucun.
Ce n'était pas la première fois.
Et c'est ça qui m'emmerde.
Parce que j'aime toujours le foot.
Je regarde les résultats. Je peux encore discuter pendant une heure d'un joueur, d'un entraîneur ou d'un mercato. Je peux tomber sur une vieille action et rester vingt minutes à regarder celles qui suivent. Un stade plein me fait toujours quelque chose. Certains hymnes aussi.
Je n'ai pas cessé d'aimer le football.
J'ai simplement cessé, peu à peu, de regarder autant de matchs.
Alors j'ai essayé de comprendre pourquoi.
DONNE-LUI LE BALLON
Il y avait cette sensation.
Juninho pose le ballon à trente mètres.
Il n'a encore rien fait.
Le gardien place son mur. L'arbitre fait reculer les joueurs. Juninho prend quelques pas d'élan.
Et pourtant, le moment a déjà commencé.
On attend.
On sait même à peu près ce qu'il va essayer de faire.
Mais c'est précisément pour ça qu'on veut le voir.
Avec Ronaldo, c'était autre chose.
Il pouvait passer quelques minutes sans toucher beaucoup de ballons. Puis il recevait, se retournait et accélérait.
Et on se redressait.
Avec Zidane, parfois, il suffisait d'un contrôle.
Trois joueurs. Trois manières de jouer.
Mais la même pensée.
Donne-lui le ballon.
Cette phrase ne dit pas que le joueur est le meilleur du monde.
Elle ne parle ni de statistiques ni de palmarès.
Elle dit simplement qu'à cet instant, on pense que quelque chose peut arriver.
C'est peut-être l'une des sensations les plus fortes du football.
L'attente avant le geste.
J'allais continuer la liste.
Roberto Carlos. Ronaldinho. Henry…
Et puis je me suis arrêté.
Parce qu'à force d'aligner les noms, je risquais de raconter tout autre chose.
Pas le football.
Ma jeunesse.
LE PASSÉ TRICHE
J'ai 41 ans.
Et ça compte.
Ronaldo, Zidane ou Juninho ne sont pas seulement des joueurs que j'ai aimés.
Ils sont mélangés au reste.
Aux copains. Aux soirées. Aux maillots. Aux jeux vidéo. Aux albums Panini. Aux journaux qu'on achetait. Aux matchs qu'on attendait toute la semaine.
La mémoire est une formidable monteuse.
Elle garde les meilleures scènes et coupe les longueurs.
Je me souviens du coup franc impossible de Roberto Carlos contre la France.
Beaucoup moins des 0-0 du mois de novembre.
Je me souviens des contrôles de Zidane.
Pas de tous les matchs où il ne s'est presque rien passé.
Je me souviens des accélérations de Ronaldo.
Les rencontres médiocres de cette époque ont curieusement beaucoup moins bien résisté.
Nos souvenirs ne constituent pas une archive objective du football.
Ils sont notre best-of.
Alors peut-être commettons-nous une erreur assez grossière.
Nous comparons les meilleurs moments de vingt-cinq années de souvenirs au match quelconque que nous avons regardé mardi dernier.
Évidemment que le passé gagne.
Il ne joue plus que ses highlights.
Et puis il y a quelque chose de plus simple encore.
À quinze ans, un match pouvait être l'événement de ma journée.
À 41 ans, il doit trouver sa place entre le travail, la famille, les messages, les obligations et tout ce qu'une vie d'adulte met entre soi et quatre-vingt-dix minutes de tranquillité.
Ce n'est pas exactement la faute du football.
Peut-être qu'il n'a rien perdu.
Peut-être que c'est nous qui sommes devenus plus difficiles à capturer.
Et pendant qu'on explique que les joueurs ne sont plus comme avant, une autre génération est déjà en train de fabriquer ses souvenirs.
Un gamin qui regarde Lamine Yamal aujourd'hui n'a pas connu Zidane en 1998.
Et franchement, il s'en fout probablement un peu qu'on lui explique ce que nous ressentions devant Ronaldo.
Il a raison.
Son football se joue maintenant.
Quand Yamal reçoit le ballon sur son côté et provoque, peut-être ressent-il exactement la même chose.
Donne-lui le ballon.
Pour un autre, ce sera Mbappé.
Pour un autre encore, quelqu'un auquel je n'aurais même pas pensé.
Dans vingt-cinq ans, certains expliqueront probablement qu'il fallait avoir vu jouer Yamal pour comprendre.
Et un gamin leur répondra que le football a évolué.
Ils trouveront ça insupportable.
La boucle recommencera.
Alors peut-être que nous posons la mauvaise question.
Ce n'est pas :
Où sont passés les joueurs qu'on attendait ?
C'est :
Y en a-t-il vraiment moins, ou est-ce nous qui les attendons moins ?
LE FOOTBALL NE DISPARAÎT PLUS
Il y a tout de même quelque chose qui a changé.
Notre accès au football.
Il y a vingt-cinq ans, rater un match pouvait vraiment vouloir dire le rater.
On pouvait connaître le résultat avant d'avoir vu les buts. On attendait un résumé. On achetait le journal. On écoutait la radio.
Aujourd'hui, essayez donc d'échapper au football.
Avant le match : la composition.
Pendant : les notifications.
But : le téléphone vibre.
Mi-temps : les réseaux.
Coup de sifflet : les notes.
Puis les réactions.
Les extraits.
Les déclarations.
La polémique.
Le mercato.
Et le prochain match.
Parfois le suivant commence avant même qu'on ait fini de parler du précédent.
Et tant mieux sur beaucoup de points.
Je n'ai aucune envie d'attendre le lendemain pour revoir un but disponible aujourd'hui. Je ne veux pas renoncer aux championnats étrangers ni aux images accessibles en quelques secondes.
Mais cette abondance a changé quelque chose.
Le football était un rendez-vous. Il est devenu un flux.
Et dans un flux, tout se remplace très vite.
Un match par le suivant.
Un but par un autre.
Une polémique par celle du lendemain.
Tout doit être exceptionnel.
Tout est « historique ».
Tout est « à ne pas manquer ».
Tout est « incroyable ».
Chaque jeune joueur devient le prochain phénomène. Chaque transfert un feuilleton. Chaque déclaration une affaire.
À force de nous répéter que tout mérite notre attention, on finit par apprendre à la protéger.
On trie.
On zappe.
On regarde le résumé.
On se dit qu'on verra le but plus tard.
Et peut-être qu'à force de ne plus jamais manquer de football, nous avons perdu une partie de l'envie de l'attendre.
Je fais d'ailleurs parfois quelque chose d'assez idiot.
Je lance un match.
Et je prends mon téléphone.
Un message arrive.
Je réponds.
Je relève les yeux.
Une action.
Une notification.
Téléphone.
Match.
Téléphone.
Match.
Et vingt minutes plus tard, je serais parfois incapable de raconter ce que je viens de regarder.
Alors je pense :
« Putain, ce match est chiant. »
Peut-être.
Mais soyons sérieux deux minutes.
Moi non plus, je n'étais pas très bon.
Comment demander à un match de construire une tension pendant quatre-vingt-dix minutes si je lui accorde mon attention par morceaux ?
Comment ressentir un temps faible si je le remplis immédiatement avec autre chose ?
Comment attendre si je refuse le moindre ennui ?
Un match n'est pas une compilation.
Il y a des silences.
Des périodes où rien ne se passe.
Des équipes qui se cherchent.
Des minutes dont on ne se souviendra jamais.
Et puis soudain quelque chose arrive.
Peut-être avons-nous simplement pris l'habitude de consommer directement ce « quelque chose » sans accepter tout ce qui le précédait.
Le but.
Le dribble.
Le geste.
La polémique.
Le résumé.
Encore des highlights.
Toujours des highlights.
Finalement, notre mémoire et nos téléphones font peut-être la même chose.
Ils coupent les longueurs.
Mais ce serait trop facile de tout mettre sur le dos du téléphone.
Les stades continuent de se remplir. Des millions de personnes regardent toujours des matchs entiers. Des gamins connaissent des joueurs dont je n'avais jamais entendu parler à leur âge.
Le football provoque encore des nuits blanches, des voyages absurdes, des engueulades, des embrassades avec des inconnus et des larmes pour vingt-deux types qui courent derrière un ballon.
Ce sport n'a pas cessé de faire vibrer.
Alors peut-être que nous cherchons simplement la vibration au mauvais endroit.
ET LE JEU, DANS TOUT ÇA ?
Parce qu'à un moment, il faut revenir sur le terrain.
Le football lui-même a changé.
La préparation, l'analyse, les exigences physiques, la manière d'occuper les espaces : le jeu n'est évidemment pas figé.
Mais cela signifie-t-il que les joueurs singuliers ont disparu ?
Je n'en suis pas certain.
Et surtout, je n'ai pas envie de le croire simplement parce que cela arrangerait mon histoire.
Il y a encore des joueurs qui dribblent.
Des joueurs qui inventent.
Des joueurs capables de faire lever un stade.
Peut-être que la singularité n'a pas disparu.
Elle a peut-être changé de forme.
Et surtout, nous demandons aux joueurs actuels quelque chose de presque impossible.
Nous ne leur demandons pas de rivaliser avec les joueurs du passé.
Nous leur demandons de rivaliser avec le souvenir que nous avons gardé d'eux.
Comment battre ça ?
Le Ronaldo auquel je compare parfois un joueur de 20 ans n'est plus celui qui a disputé des centaines de matchs, certains extraordinaires, d'autres beaucoup moins.
Dans ma tête, il n'en reste qu'une compilation.
Les accélérations.
Les crochets.
Les buts.
Les grandes soirées.
Le Ronaldo moyen a disparu.
Il ne reste que Ronaldo.
La légende.
Le passé triche vraiment beaucoup.
ALORS, QU'EST-CE QUI ME MANQUE ?
Je reviens à cette voiture.
Et je crois que j'avais mal compris ce souvenir.
Ce qui me manque n'est pas la radio.
Je n'ai aucune envie d'éteindre ma télévision pour écouter tous les matchs sur un autoradio.
Ce n'est pas non plus 1998.
Ni les vieux maillots.
Ni les images granuleuses.
Ni même Ronaldo, Zidane ou Juninho.
Enfin, si.
Un peu quand même.
Mais ce n'est pas le sujet.
Ce qui me frappe dans ce souvenir, c'est autre chose.
J'acceptais de ne pas savoir.
Je ne savais pas si quelque chose allait arriver.
Je ne pouvais pas avancer.
Je ne pouvais pas regarder le but sur mon téléphone.
Je ne pouvais même pas voir les joueurs.
Il restait cinq minutes.
Peut-être dix.
Et ça suffisait pour rester.
Parce que quelque chose pouvait arriver.
Le football vit beaucoup dans cet espace-là.
Entre ce qui ne s'est pas encore passé et ce qui peut arriver une seconde plus tard.
Un contre.
Une erreur.
Une passe.
Un dribble.
Un coup franc.
Un ballon qui traîne.
Et soudain, le stade change de bruit.
C'est peut-être ça que je cherche encore.
Pas davantage de football.
J'en ai déjà largement assez.
Pas davantage d'informations.
Certainement pas.
Je cherche cette seconde.
Un joueur reçoit le ballon.
On arrête de parler.
Le corps se redresse légèrement.
Le téléphone reste posé.
On regarde.
On ne sait pas ce qui va se passer.
Mais on sent que quelque chose peut arriver.
Voilà.
C'était peut-être ça depuis le début.
L'attente.
Et finalement, cette idée est plutôt rassurante.
Parce que l'attente n'appartient à aucune génération.
Pendant que je regrette Ronaldo, un gamin est peut-être devant Lamine Yamal en train de fabriquer exactement les souvenirs que je défends aujourd'hui.
Il est peut-être avec ses amis.
Son téléphone à la main.
Il regarde probablement le football d'une manière qui m'énerverait.
Et puis Yamal reçoit le ballon.
Pendant trois secondes, plus personne ne regarde son téléphone.
Dans vingt-cinq ans, ce gamin se souviendra peut-être de cette action.
Il aura oublié les matchs médiocres.
Les 0-0.
Les soirées où il s'est emmerdé.
Il ne gardera que le meilleur.
Son passé commencera, lui aussi, à tricher.
Et peut-être qu'un soir de 2051, il regardera les matchs disponibles sur un écran que nous sommes incapables d'imaginer aujourd'hui.
Il hésitera.
Il n'en lancera aucun.
Et il dira :
« Putain, le foot, c'était quand même autre chose à l'époque de Yamal. »
Je lui souhaite qu'un gamin de 18 ans soit là pour lui répondre qu'il raconte n'importe quoi.
Parce que cela voudra dire que le football continue.
Et qu'il y aura toujours, quelque part, un joueur capable de nous faire oublier tout le reste pendant quelques secondes.
Il faudra simplement savoir le regarder.
Et attendre que quelqu'un prononce à nouveau cette phrase.
La plus simple du monde.
Donne-lui le ballon.
Quel est le dernier joueur qui vous a fait vous redresser lorsqu'il recevait le ballon ?
Pas forcément le meilleur.
Celui qui vous faisait penser, avant même qu'il ne se passe quoi que ce soit : « Donne-lui le ballon. »